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01-07-2006

La nouvelle science de la médecine basée sur les cannabinoïdes : une interview du Dr Raphael Mechoulam

Par David Jay Brown


Raphael Mechoulam, PhD, est titulaire de la chaire Lionel-Jacobsen de professeur de chimie médicale à l'université d'Hébron à Jérusalem où il a travaillé sur la chimie des cannabinoïdes (un terme qu'il a lui-même forgé) pendant plus de quarante ans. Tout au long de cette période, le Dr Mechoulam et ses collègues ont apporté quelques-unes des plus importantes contributions au domaine de la recherche sur les cannabinoïdes.
Son labo a été le premier à identifier et synthétiser le delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), le principal composant psychoactif du cannabis. Cette découverte, en 1964, (avec le Dr Yehiel Gaoni), a ouvert la porte à tout un nouveau champ de recherches médicales qui a commencé à explorer non seulement le potentiel thérapeutique du THC (commercialisé sous le nom de Marinol aux États-Unis) mais également d'autres cannabinoïdes naturels et synthétiques, et a apporté de nouvelles compréhensions passionnantes du fonctionnement du cerveau.

Le Dr Mechoulam, avec le Dr Habib Edery, un pharmacologue, et ses collègues sont parvenus à isoler et à élucider les structures de la plupart des membres du groupe des cannabinoïdes, des composants du cannabis. En 1992, vingt-huit ans après la découverte du THC, le Dr Mechoulam, avec le Dr William Devane et le Dr Lumir Hanus, ont identifié le premier cannabinoïde endogène du cerveau (ou endocannabinoïde) - la version naturelle cérébrale du THC - qu'ils ont appelé « anandamide », du mot sanscrit « ananda » signifiant « béatitude éternelle » ou « joie suprême ».

Il s'avère que le cerveau a en fait toute une famille de récepteurs et neurotransmetteurs cannabinoïdes. Tout comme le composant actif de l'opium (la morphine) a conduit à la découverte de l'endorphine (la morphine endogène), le composant actif du cannabis, le THC, a conduit à la découverte du système cérébral endocannabinoïde. Plus tard, le Dr Mechoulam et ses collègues ont identifié des métabolites du THC et, plus récemment, avec le Dr Lumir Hanus et le Dr Shimon Ben-Shabat, il a découvert un second endocannabinoïde connu sous le nom de 2-arachidonylglycérol (2-AG). Ces découvertes ont profondément fait avancer notre compréhension des systèmes cannabinoïdes.

Les endocannabinoïdes fonctionnent comme des agents neuroprotecteurs, font partie du système de satisfaction cérébrale et aident à réduire la douleur. Des exercices physiques vigoureux stimulent la libération d'anandamide ; la sensation de bien-être euphorique qui se produit avec une saine séance de mise en forme - ce que les passionnés de jogging appellent « la défonce du coureur » - est due à des niveaux élevés d'endocannabinoïdes. Dans le cerveau, le système endocannabinoïde est également supposé aider à influencer les émotions, consolider la mémoire et coordonner les mouvements. En fait, les récepteurs cannabinoïdes sont en concentration plus élevée que n'importe quel autre récepteur cérébral, et le système endocannabinoïde agit dans presque tous les systèmes physiologiques qui ont été examinés.

Alors que la controverse politique sur la marijuana médicale se poursuit aux États-Unis, des laboratoires pharmaceutiques, comme G.W. Pharmaceuticals au Royaume Uni et Sanofi-Synthélabo recherche en France, sont occupés à rechercher et à développer un grand nombre de nouveaux médicaments à partir de ces composants que l'on trouve dans les plants de cannabis. Des études contrôlées ont révélé l'utilité thérapeutique des cannabinoïdes dans le traitement de la sclérose en plaques et d'autres paralysies spasmodiques, de l'asthme, de la polyarthrite rhumatoïde, des effets secondaires de la chimiothérapie du cancer, du glaucome, du syndrome débilitant du sida et de troubles paroxystiques comme l'épilepsie. Une action analgésique et un retard des tumeurs ont également été montrés.

Mais la vague de nouveaux médicaments actuellement en développement à partir d'analogues de cannabinoïdes est encore plus passionnante. Des agonistes et des antagonistes, ou, en d'autres termes, des médicaments qui activent ou désactivent dans le cerveau les récepteurs cannabinoïdes. Depuis les nouveaux types de tueurs de douleur et d'agents protecteurs pour les victimes de traumatismes crâniens ou d'accidents cérébraux vasculaires jusqu'aux stimulants ou inhibiteurs de l'appétit. Plus récemment, l'un des composants synthétiques du labo du Dr Mechoulam (HU-211) a terminé des essais cliniques de phase II contre le traumatisme crânien avec la preuve d'un effet neuroprotecteur. Le rythme de la recherche sur les cannabinoïdes s'est certainement accéléré au cours de ces quelques dernières années ; le Dr Mechoulam, depuis le début en première ligne de ces recherches, pense que ces nouveaux médicaments ne sont que le sommet de l'iceberg.

Le Dr Mechoulam est reconnu comme l'un des experts mondiaux de la médecine fondée sur les cannabinoïdes. À côté de ses découvertes novatrices, il a écrit des centaines d'articles scientifiques concernant la recherche sur les cannabinoïdes, et il est l'auteur du livre « Les cannabinoïdes comme agents thérapeutiques » (Cannabinoids as therapeutic agents), un premier rapport sur la recherche dans ce domaine. Le Dr Mechoulam a reçu de nombreux honneurs et récompenses pour sa remarquable contribution à ce domaine et il préside l'International Cannabinoid Research Society (Société internationale de recherche sur les cannabinoïdes). Le Dr Mechoulam est membre de l'Académie des sciences d'Israël ; parmi les nombreux prix qu'il a reçus pour ses travaux figure le plus grand prix scientifique national d'Israël, le prix d'Israël (The Israel prize).

J'ai interviewé le Dr Mechoulam le 21 décembre 2004. Raphael a l'esprit alerte, est gentil et généreux. Nous avons parlé de la façon dont il a découvert le THC et l'anandamide, du rôle que les endocannabinoïdes jouent dans le cerveau, des moyens naturels d'augmenter dans le cerveau la production d'anandamide et de l'immense gamme de médicaments à base de cannabinoïdes en cours de développement.



David : Quelles sont, d'après vous, les fonctions de l'anandamide et d'autres endocannabinoïdes ?

Raphael : Le système des endocannabinoïdes agit en gros dans presque chaque système physiologique que l'on a examiné et apparaît ainsi comme un véritable système central. En fait, les récepteurs de cannabinoïdes sont à une concentration plus élevée que n'importe quel autre récepteur dans le cerveau et on les trouve dans des régions bien spécifiques. On ne les trouve pas partout mais plutôt là où l'on pourrait s'y attendre, comme des régions en rapport avec la coordination des mouvements, les émotions, la mémoire, la réduction de la douleur, les systèmes de satisfaction et la reproduction. C'est pourquoi je pense que c'est vraiment un système central essentiel qui travaille et communique avec les autres systèmes.

David : Que pensez-vous de l'utilisation des cannabinoïdes comme traitement pour prévenir le cancer ou retarder la croissance tumorale ?

Raphael : Plusieurs groupes ont montré son efficacité à réduire la croissance tumorale. C'est probablement grâce à un mécanisme similaire à celui de la neuroprotection. Il n'est probablement pas simplement neuroprotecteur ; c'est probablement un agent protecteur général. C'est pourquoi le système endocannabinoïde peut être, dans une certaine mesure, comparé au système immunitaire. Maintenant, le système immunitaire nous protège manifestement des effets de protéines, des microbes et des virus, il essaye aussi de se protéger avec d'autres systèmes - et le système endocannabinoïde est l'un d'entre eux. C'est pourquoi je pense qu'il agit certainement contre des cellules cancéreuses. Il y a, en Espagne, un groupe très important qui a réalisé un excellent travail sur ce sujet et il est en fait allé sur l'homme et travaille maintenant sur certains cancers du cerveau. Nous avons également travaillé un peu sur ce sujet et un groupe italien a beaucoup travaillé dessus. Il semble donc, en fait, que ce soit l'un des moyens que notre organisme utilise pour essayer de se protéger, en agissant sur les cancers, par plusieurs mécanismes différents, et non un seul.

David : Pouvez-vous nous parler un peu des recherches actuellement en cours sur des analogues de cannabinoïdes, et du développement de nouveaux médicaments pharmaceutiques, comme dans le domaine de la neuroprotection ou de la gestion de la douleur ?

Raphael : Le THC lui-même est autorisé aux États-Unis par la FDA et est utilisé dans de nombreux autres pays dans la prévention des vomissements au cours de chimiothérapie du cancer et dans la stimulation de l'appétit. Nous avons constaté, et beaucoup d'autres avec nous, que non seulement le THC mais également les endocannabinoïdes exercent cette action. C'est l'une des principales raisons de niveaux élevés d'endocannabinoïdes lorsque l'on a faim. Maintenant, le THC peut être utilisé et est utilisé pour ces deux problèmes.

En France, Sanofi-Synthélabo recherche est en train de faire un travail intéressant. Ils ont un composant, un antagoniste du système cannabinoïde, et ils l'ont testé chez près de 8 000 sujets obèses. Ils ont constaté qu'il est extrêmement utile. Leur appétit a doucement diminué, et ils ont perdu du poids. Ils programment d'introduire ce composant, je pense, dans douze mois. Ils travaillent beaucoup dans ce domaine et attendent d'énormes ventes.

Certains composants sont actuellement testés par plusieurs sociétés. Je pense que, juste hier, un nouveau mélange de THC et de CBD (cannabidiol), fabriqué en Angleterre par un laboratoire appelé G.W. Pharmaceuticals, sous forme de spray sublingual, a été autorisé au Canada. Ils vont le commercialiser au Canada pour prévenir tous les différents effets de la sclérose en plaques et vont probablement obtenir une autorisation en Angleterre. Plusieurs choses vont arriver. Nous avons trouvé un composant vraiment bien pour prévenir l'affaiblissement cognitif après une chirurgie cardiaque. Dans certains cas, après une chirurgie cardiaque, il se produit un affaiblissement cognitif et nous avons trouvé qu'il peut certainement faire quelque chose contre cela. Initialement, nous avions constaté que ce même composant était très bien dans la prévention de traumatismes cérébraux mais des expériences à grande échelle n'avaient pas été concluantes. Je ne suis pas certain de savoir pourquoi. Je pense qu'il y avait une erreur technique, mais c'est un autre problème.

Je fais partie de l'école de médecine de la faculté et de l'hôpital de Hadassah, et nous utilisons le THC pour une variété de choses. Pour chaque cas, cela doit être autorisé par le comité de l'hôpital. Par exemple, nous l'avons trouvé efficace pour lutter contre le hoquet. Vous seriez surpris de voir à quel point il est terrible pour quelqu'un d'avoir le hoquet pendant des mois. Et cela a bien marché. Nous l'avons utilisé pour le syndrome de Tourette, une maladie neurologique très désagréable. Cela s'appuyait sur des travaux de collègues de Hanovre, en Allemagne. Cela a vraiment très bien marché. Nous l'avons essayé sur des cas de sclérose en plaques. Nous l'avons testé, bien sûr, avec l'appétit. Nous l'avons donné quatre cents fois à des enfants suivant une chimiothérapie cancéreuse pour les empêcher de vomir et aider dans cette terrible situation associée au traitement d'enfants pour un cancer. Ils étaient plus heureux, leur famille était plus heureuse et nous en avons été heureux. Nous l'avons donc essayé dans différentes maladies pour lesquelles existait une littérature suffisante.

David : Quels sont les médicaments et les traitements que vous prévoyez qui seront développés à partie des analogues des cannabinoïdes dans l'avenir ?

Raphael : Avant tout, il y a ces choses qui ont été déjà autorisées comme celles pour améliorer l'appétit. C'est bien pour le cancer et pour le sida, et c'est largement utilisé. L'autre est, bien sûr, les vomissements. Ces nouveaux médicaments, j'en suis sûr, auront à voir avec la neuroprotection et avec certaines sortes de douleurs, la douleur neuropathique, pas la douleur aiguë. Cela ne fonctionne pas avec la douleur aiguë. Cela fonctionne mieux avec la douleur neuropathique, celle qui dure.

Cela peut aussi marcher dans l'inhibition de la mémoire. C'est quelque chose que j'espère que nous serons capables de démarrer rapidement. Il y a quelque chose que l'on appelle le trouble du stress post-traumatique qui est dû à des souvenirs affligeants qui restent trop longtemps. Normalement, lorsqu'il y a un traumatisme, les gens l'oublient doucement. C'est vrai pour les êtres humains et c'est vrai pour les animaux. Mais si les animaux n'ont pas de système endocannabinoïde, ils n'oublient pas leurs mauvais souvenirs ; cela a été montré par un article d'un groupe germano-italien. En collaboration avec le groupe canadien, nous avons fait des travaux sur ce sujet et avons démontré la même chose sur différents modèles. Aussi, j'espère que le système endocannabinoïde n'est pas en bonne forme chez ces patients post-traumatiques et qu'il y a des chances que cela marche en les traitant. Nous sommes juste sur le point de développer ce traitement. Les gens qui ont un trouble de stress post-traumatique affirment que la seule chose qui les aide est de fumer de la marijuana. Il y a donc des chances que le traitement par les cannabinoïdes puisse les aider.

Cette interview est un extrait du prochain livre de David Jay Brown intitulé « Les francs tireurs de la médecine» (Mavericks of Medicine) qui sera publié par Smart publications à l'automne prochain.
David Jay Brown a une maîtrise de psychobiologie de l'université de New York et est l'auteur de quatre volumes d'interviews de penseurs marginaux de premier plan.

 




MECHOULAM Raphaël (Ph D)
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