Au cours des trente ou quarante dernières années, alors que les cancers et les autres maladies chroniques ont pesé de plus en plus lourdement sur le monde vieillissant, les termes antioxydant, stress oxydatif, destructeur de radicaux libres sont sortis du vocabulaire scientifique pour s’ancrer solidement dans les connaissances courantes. Régulièrement et largement discutés dans les médias du monde entier, les antioxydants sont successivement portés aux nues ou descendus en flammes. Tantôt on leur attribue des propriétés extraordinaires (anticancéreuses, retardant le vieillissement), tantôt on les fait passer pour des substances au mieux inutiles, poussées en avant par des fabricants. Au moment où plusieurs ouvrages écrits par des médecins critiquent allégrement, mais sans réel fondement de preuves, certaines vitamines et antioxydants et où l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) vient de rendre une opinion négative concernant les allégations santé des antioxydants, nous avons voulu mieux comprendre de quelle façon un profane peut interpréter les données issues des études. Pour cela, nous avons fait appel au Dr Jeffrey Blumberg, un des meilleurs connaisseurs des antioxydants et de leurs effets. Le Dr Jeffrey Blumberg, Directeur du laboratoire de recherche sur les antioxydants de l’université de Tufts et professeur à l’école Friedman des habitudes et sciences de la nutrition, propose ses conseils d’expert sur les interprétations possibles de toutes ces informations qui circulent sur les antioxydants.
Nutra News : Il existe une sérieuse controverse sur la réalité des effets bénéfiques des antioxydants pour la santé. Pourquoi ne pouvons-nous démontrer de façon satisfaisante leur efficacité dans des études sur l’homme ?
Dr Blumberg : Les antioxydants alimentaires, dans leur ensemble, nous mettent face à une situation extrêmement inhabituelle. Ils sont constitués d’un nombre énorme de composants et pas seulement des différentes formes de vitamines E et C. Il existe plusieurs centaines de caroténoïdes alimentaires (dont probablement seulement une douzaine sont trouvés en quantité significative chez l’homme) et plusieurs milliers de composants polyphénoliques (flavonoïdes, stilbènes, coumarines, tannins et beaucoup d’autres encore) définis comme des antioxydants alimentaires. Pour certains d’entre eux, la science indique que, en fait, leur principal mécanisme n’est pas celui d’un antioxydant classique : une substance provenant de notre alimentation qui neutralise un radical libre. Il est vrai que de nombreux composants polyphénoliques peuvent réellement le faire en tubes à essais. Pour un grand nombre de raisons, ils ne le font pas in vivo (dans l’organisme). Une des plus simples à comprendre est que les composants polyphénoliques, comme les flavonoïdes (les plus connus étant ceux du thé vert, du chocolat noir et du vin rouge), sont très mal absorbés. Si vous pouvez les trouver dans les cellules, ils y sont à de très faibles concentrations. Néanmoins, si vous regardez le tocophérol (la vitamine E), sa concentration est élevée. L’ascorbate (la vitamine C) est à des concentrations mille fois plus importantes que celle des flavonoïdes. Il y a d’autres antioxydants comme le glutathion, également présents à des concentrations très élevées. Qu’une molécule de flavonoïde puisse réellement tomber sur un radical libre et le neutraliser alors qu’elle est entourée d’autres composants mille fois plus nombreux et aussi puissants qu’elle, sinon plus, est donc un événement rare.
Cela ne veut pas dire que je ne reconnais pas ces composants comme des antioxydants mais qu’ils ont en réalité des rôles différents. Il est maintenant de notoriété publique que les composants polyphénoliques agissent largement en influant sur des voies biochimiques dans la cellule (la plupart d’entre elles conduisant directement ou indirectement à l’expression de gènes) plutôt que par la neutralisation de radicaux libres. Ainsi, par exemple, certains composants polyphénoliques affecteront des voies qui induisent des gènes à exprimer des enzymes antioxydantes, avec pour résultat qu’une chose ne jouant aucun rôle dans la neutralisation des radicaux libres renforce pourtant le système de défense antioxydant à l’intérieur de la cellule. Cette différence d’action est d’une importance vitale pour comprendre pourquoi des études fonctionnent ou pas et pour quelles raisons elles sont aussi difficiles à démontrer. Si vous définissez une étude pour voir un effet bénéfique, vous devez avoir une idée sur tout – la biodisponibilité, la pharmacocinétique et la distribution à travers le métabolisme, l’élimination et le mécanisme d’action. Sans cela, il y a de grandes chances que, vous concevrez une étude qui paraîtra parfaitement convenable mais qui, au final, en réalité, n’évaluera pas la façon dont ces choses agissent et ce qu’elles font.
Nutra News : C’est intéressant, compte tenu des résultats décevants de certaines études à ce jour. Pourraient-elles avoir été définies différemment pour produire des résultats moins négatifs ?
Dr Blumberg : D’abord, je voudrais être explicite avec les définitions. Lorsque l’on parle d’essais randomisés contrôlés (ERC) à large échelle, de longue durée, n’ayant pas montré l’effet bénéfique des antioxydants, les résultats n’ont pas été négatifs mais nuls. En ce sens qu’ils n’ont montré ni bénéfice ni dommage. C’est différent que de dire qu’ils ont été négatifs.
Un nutriment n’est pas un médicament.
Cela étant dit, quel est le problème ? Pourquoi, les antioxydants semblent-ils aussi prometteurs dans les tests in vitro ou sur animaux ? Pourquoi, dans des études d’observation sur de vastes populations, les antioxydants continuent-ils d’être couramment associés à des bénéfices pour la santé mais que lorsque vous réalisez vraiment l’étalon-or des ERC, réellement la meilleure approche pour comprendre la causalité, vous ne trouvez rien ou obtenez des résultats décevants ? Il y a deux raisons : d’abord, la plupart de ces essais n’ont pas réellement testé l’hypothèse que vous croyez qu’ils ont testée et, deuxièmement, j’émets de sérieuses réserves quant à la capacité des ERC (une démarche de recherche définie pour tester des médicaments) à être appliqués, sans réserve et sans plus de prudentes considérations, à l’étude des nutriments ! Ce sont des choses différentes : un nutriment n’est pas un médicament. Comme toute autre substance en biologie, lorsque vous changez la dose d’un nutriment vous pouvez en modifier l’effet, mais cela n’en fait pas pour autant un médicament. Regardons la généralisation : « Les anti-oxydants n’ont pas d’effet ; toutes ces grandes ERC ont échoué avec les antioxydants ». Eh bien, jusqu’à présent, les grandes études ERC ont seulement été faites sur la vitamine E, la vitamine C, le bêta-carotène ou le sélénium. Il y a des milliers de nutriments antioxydants. Aussi, lorsque l’on dit « les antioxydants n’ont pas d’effet », on parle de ceux qui ont été testés qui ne représentent qu’une minuscule portion de cet ensemble. Une chose que nous comprenons également maintenant à propos des antioxydants est qu’il existe tout un réseau de défenses antioxydantes.
Ce sont des systèmes très complexes, ce qui est vrai pour de nombreux nutriments. Des études montrent que les gens prenant de la vitamine E ou ayant une alimentation riche en vitamine E ont moins de maladies cardiaques et de cancers. Ainsi, une étude avait été définie dans laquelle des doses élevées de vitamine E étaient prises pendant plusieurs années, mais aucun effet bénéfique significatif n’a été observé. Alors, qu’en était-il d’autres antioxydants ? Ils n’ont pas donné de vitamine C, ni de bêta-carotène, ni de lutéine, de lycopène, de bêta-cryptoxanthine, ni de zéaxanthine et pas plus de flavonols ou d’anthocyanines, ils n’ont pas donné de sélénium ni de zinc ou de cuivre, les derniers étant d’importants cofacteurs d’enzymes antioxydantes. L’idée d’essayer de changer une facette d’un réseau très complexe pour voir un effet bénéfique net est simpliste. Malheureusement, la nature d’un ERC, par définition, fait que vous ne pouvez tester qu’une seule chose à la fois. Même le plus sophistiqué des ERC conduit sur des antioxydants n’a testé qu’une seule forme de vitamine E, de vitamine C et de bêta-carotène – trois antioxydants, chacun à une seule dose, avant d’arriver à la conclusion que les antioxydants ne fonctionnent pas. Il est tout à fait possible qu’une mauvaise combinaison ait été utilisée, ou une mauvaise dose. Il existe toutes sortes de limitations avec ce type de test.
Avec les nutriments essentiels, le groupe témoin n’est pas un véritable groupe placebo.
De plus, bien que je ne veuille pas suggérer que l’on ne devrait pas les faire, il y a un autre problème à souligner lorsque l’on fait des ERC avec des nutriments. Par définition, un ERC est une étude randomisée, en double aveugle, contrôlée contre placebo. Une composante critique de toute ERC est le groupe de contrôle placebo – celui supposément non exposé au nutriment testé. Mais, dans le cas de l’étude de la vitamine E, le groupe non exposé recevant la gélule de placebo mangeait de la vitamine E tous les jours. Les membres de ce groupe étaient exposés in utero à la vitamine E ; c’est un nutriment essentiel qu’ils ont consommé toute leur vie et qu’ils continuent d’absorber pendant l’étude, simplement à travers leur alimentation naturelle. Donc, ce n’est pas réellement un groupe non exposé ! Ainsi, chaque ERC d’un nutriment ou d’un jeu de nutriments est en fait une étude dose-dépendante parce que le groupe de contrôle reçoit déjà le nutriment et qu’il ne serait pas éthique de l’en priver. C’est totalement l’opposé des tests de médicaments dans lesquels vous donnez un médicament à quelqu’un et où le groupe non exposé qui reçoit un placebo n’a réellement jamais vu ce médicament. Mais personne n’entreprend ces études dans le but de ne pas montrer de bénéfice. Et on ne serait pas capable de justifier les importantes dépenses et la longueur des études s’il n’y avait pas de données suggérant un effet bénéfique. D’où la surprise lorsque rien n’est démontré. Ensuite, vous avez vraiment besoin de revenir en arrière et d’examiner la conception de l’étude : était-ce la bonne forme, la bonne durée, la bonne cohorte de population ? Dans de nombreux cas, la réponse pourrait être : probablement non. Avec un recul parfait et les avances de nos connaissances en nutri-génomique, nous savons maintenant que si vous avez un génotype haptoglobine 2-2 et que vous êtes diabétique, alors la vitamine E fonctionne incroyablement bien1. Mais si vous avez un autre allèle du même génotype, alors vous ne verrez pas du tout d’effet bénéfique, ce qui souligne le fait qu’il existe des répondeurs et des non-répondeurs dans tout essai clinique. Mais si vous ne les identifiez pas ou ne commencez pas à faire un effort pour regarder les gens qui ont le plus de chances de répondre versus ceux qui n’en ont pas, alors vous allez diluer tout effet bénéfique qui pourrait se produire. Le génotypage comme moyen d’inclure ou d’exclure des sujets dans une étude est une méthode très passionnante et qui, je pense, va être de plus en plus utilisée. Cependant, il existe une approche bien plus simple : recruter des sujets spécifiques pour le test. Aucune de ces ERC à large échelle, avec ses résultats connus, n’a jamais recruté de sujets spécifiques pour le test, c’est-à -dire des sujets ayant un taux faible de vitamine E ou de vitamine C ; des sujets avec des niveaux élevés de bio-marqueurs circulants de l’oxydation de l’ADN, de l’oxydation des lipides, de l’oxydation des protéines ou rien d’autre. Pour moi, c’est la même chose que de dire : « j’ai cette grande marque de nouveau médicament hypotenseur à tester. Je vais prendre les mille premières personnes qui passent près de mon labo et leur donner le médicament et voir si cela abaisse la pression sanguine – sans même leur avoir demandé en premier lieu s’ils avaient une pression sanguine élevée ». L’étude ne marchera pas si vous ne recrutez pas des sujets seulement susceptibles de ne pas répondre, mais qui ont besoin de ce médicament. La même chose est vraie lorsque vous testez un nutriment.
Vous ne verrez pas d’amélioration miraculeuse en recrutant des sujets jeunes et en pleine forme.
Avant toute chose, chacun a besoin de vitamine E et de vitamine C. Sans elles, vous souffririez d’un syndrome de déficience et mourriez. Donc la question maintenant n’est pas « la vitamine E est-elle essentielle ? » mais plutôt « peut-elle réduire le risque de telle ou telle maladie chronique ? ». Par conséquent, nous avons besoin de savoir qui est à risque de cette maladie chronique. Quelle devrait être la dose ?
Qui devrions-nous recruter dans notre étude ? Nous savons déjà que si vous prenez des sujets jeunes, en bonne santé, en forme, bien nourris et que vous leur donnez un supplément de vitamine E (ou de n’importe quel nutriment que vous voulez tester) vous n’allez pas être témoins d’une amélioration miraculeuse de leur fonction physiologique. Ils sont déjà au maximum de leur forme ! Il n’existe pas de composants miracles, ce sont juste des nutriments. Donc, en fait, vous voulez trouver une population dans laquelle vous pouvez faire bouger le curseur. Pour prendre un exemple approprié, la Physicians’ Health Study 2, conduite par l’école médicale de Harvard, était un gros essai sur la vitamine C et la vitamine E qui, encore une fois, n’a rien donné. Est-ce vraiment ainsi que vous voulez commencer à tester la valeur d’une intervention nutritionnelle : sur des sujets ayant le meilleur accès aux informations médicales, à la connaissance et aux soins de santé ? Lors de cette étude, un questionnaire a été envoyé à 250 000 médecins et près de la moitié ont répondu. Lorsque vous regardez combien ont répondu positivement et ensuite combien ont été finalement enrôlés (environ 15 000 sur les quelque 100 000 intéressés)) vous avez tout de suite réduit le risque de maladie cardiaque de près de 70 %, et le risque de cancer de près de 60 %. Je ne veux pas être trop critique. Je ne veux pas du tout dire que ces études sont faciles à faire. Mais cette étude, qui a eu un résultat complètement nul, a été conduite sur les médecins ayant la meilleure santé, les plus en forme, les mieux nourris qu’il était possible de tester !
Nutra News : Les limites des ERC testant les nutriments présentent de sombres perspectives pour les fabricants et consommateurs européens de suppléments nutritionnels. Ici, en Europe, les réglementations européennes exigent maintenant des données ERC positives avant que les bénéfices pour la santé d’un nutriment puissent être discutés.
Dr Blumberg : Je connais les réglementations de l’EFSA. L’idée globale que nous puissions extrapoler 100 % de l’idée de médecine basée sur des preuves et l’utiliser pour déterminer une nutrition basée sur les preuves est impossible. Cela ne peut pas marcher ! Et, maintenant, c’est la seule preuve que l’EFSA acceptera. Si vous voulez faire une allégation santé, vous devez avoir une ERC à large échelle et de longue durée sur des populations auxquelles vous voulez vendre ces nutriments (et, en général, des populations en bonne santé !). Je pense que c’est impossible à faire. Même les médicaments ne sont pas testés sur des populations en bonne santé – ils sont testés sur des sujets qui sont malades ! Même les médicaments ne sont pas testés sur des populations en bonne santé. Nous devons avoir une vision plus large et être prêts à accepter quelque chose d’autre qu’une totale dépendance à des ERC pour les preuves. Il semble que certaines personnes veulent des réponses absolument précises des ERC, de telle sorte qu’un jugement scientifique ne soit pas nécessaire. Si votre ERC fonctionne, OK. Mais il peut donner un résultat positif, nul ou négatif et je voudrais affirmer que cela peut ne pas être la bonne réponse, selon la façon dont vous avez établi l’étude. L’ERC pourrait être l’étalon-or, mais j’ai vu des ERC établis d’une manière que je décrirais davantage comme un étalon d’étain et, parfois, avoir un mauvais ERC est pire que de ne pas en avoir du tout. Prenez la Womens’ Health Initiative 3 : nous avons appris de la WHI que la vitamine D et le calcium n’avaient aucun effet bénéfique sur l’ostéoporose. Nous savons maintenant que ce n’est pas le cas mais qu’il y a eu de nombreux problèmes dans la conduite de cette étude. Néanmoins, les revues méthodiques et les méta-analyses incluent toujours cette étude et ses résultats parce que c’est un ERC et cela dilue la puissance d’autres études. Cela n’a pas de sens. À maintes reprises des études de nutriments sont conduites et les résultats nuls se transforment en gros titres.
Mais, si vous lisez vraiment les données, des résultats positifs ont été trouvés. Prenez la Womens’ Health Study 4 : les participantes ont reçu 600 UI de vitamine E tous les deux jours. C’est une étude qui a duré dix ans. Les femmes testées étaient en bonne santé et donc à faible risque de maladie chronique, et le résultat a été nul. Mais, pendant quelques années au cours de l’étude, le groupe traité a montré un plus faible risque d’incidents que le groupe placebo, sans jamais atteindre une différence statistiquement significative. Cela allait certainement dans la bonne direction. Une dose plus élevée ou une durée plus importante aurait-elle donné des résultats ? Nous n’en savons rien parce que l’étude a été arrêtée au bout de dix ans. Cependant, si vous regardez l’analyse des sous-groupes, chez les femmes de plus de 65 ans, il y avait une protection significative contre les maladies cardio-vasculaires. Mais ce résultat était ignoré, même s’il existait clairement sur le papier en tant qu’effet bénéfique clair. En fait, techniquement parlant, il n’était pas possible d’arriver à la conclusion que la supplémentation en vitamine E était bénéfique aux femmes de plus de 65 ans, parce que cela ne faisait pas partie d’une hypothèse a priori – en d’autres termes, ce n’était pas l’hypothèse que les chercheurs disaient tester. Et si vous examinez d’autres études d’observation – la Nurses’ Health Study, la Finnish Mobile Clinic Study, la Iowa Womens’ Health Study – chacune d’elles a démontré que les femmes ayant la consommation de vitamine E la plus élevée avaient une réduction de près de 24 % du risque cardio-vasculaire. Donc, il y a une certaine cohérence entre les résultats positifs des études d’observation et cet ERC. Et pourtant, à la façon dont les gens lisent les abstracts et les gros titres des journaux, on dirait que ces études n’ont pas abouti.
Nutra News : Il semble que vous ne puissiez pas gagner avec les méthodes traditionnelles d’études et de compte rendu. Existe-t-il un meilleur moyen de démontrer les effets bénéfiques des antioxydants sur la santé ?
Dr Blumberg : Sauf votre respect, non. Jamais une seule étude ne va tout démontrer à tout le monde, quelles que soient les circonstances. Ce dont nous avons besoin pour vraiment comprendre c’est de la totalité des informations – des recherches fondamentales incluant les cultures de cellules, la biologie moléculaire et la physiologie cellulaire, en passant par l’examen des modèles animaux de la maladie, les données observationnelles et les études sur l’homme (quelle que soit la forme qu’elles peuvent prendre) pour arriver à une conclusion et déterminer si notre confiance dans l’ensemble de ces résultats est suffisante pour faire une recommandation. Même avec les études de médicaments, on ne fait pas une seule étude pour dire : « OK, nous avons la réponse ». Mais quoi qu’il en soit, les gens veulent que cela se passe ainsi avec les nutriments. Ils veulent une preuve immédiate que tel ou tel nutriment agit dans la prévention du cancer. Eh bien, les maladies chroniques sont infiniment compliquées. Qui pourrait penser que cela puisse être aussi simple ?
Nutra News : Pouvons-nous préserver notre statut antioxydant simplement par l’alimentation ou la supplémentation est-elle recommandée ?
Dr Blumberg : La supplémentation n’est recommandée par aucun organisme officiel que je connaisse. D’un autre côté, je pense que nous avons besoin d’utiliser tous les outils qui sont à notre disposition. Nous avons de bons aliments et de bons suppléments nutritionnels. Pourquoi ne voudriez-vous pas vous assurer que vous recevez au moins le minimum de nutriments essentiels dont vous avez besoin ? Prenez un supplément de multivitamines-multiminéraux. C’est prudent, abordable et facile à faire. Avoir plus d’activité physique est un important comportement bénéfique pour la santé mais c’est plus difficile à réaliser.
Au moins, prendre une multivitamine est simple et je crois que c’est le fondement de tout régime de supplémentation nutritionnel.
Pouvez-vous recevoir tout le calcium dont vous avez besoin de votre alimentation ? Oui, absolument. Mais de nombreuses personnes ne veulent pas consommer trop de produits laitiers, trop de fromage, trop de lait. Donc, prendre un supplément c’est une façon parfaitement raisonnable d’aider à satisfaire cet apport optimal. Lorsque l’on arrive aux antioxydants, bien sûr, si vous mangez beaucoup de noix, de noisettes, d’amandes (il y a beaucoup de vitamine E dans chacune d’elles), elles sont riches en bons acides gras mais également riches en calories. Donc, alors que nous connaissons une épidémie d’obésité, je ne veux pas aller de toutes parts en disant aux gens de manger beaucoup d’aliments riches en graisses et en calories, juste pour avoir suffisamment de vitamine E liposoluble. Vous allez prendre votre multivitamines qui généralement vous donne environ 30 UI de vitamine E par jour. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est la dose quotidienne recommandée. Avons-nous besoin d’une dose plus importante ? Eh bien, avez-vous des antécédents familiaux de maladies cardiaques ? Des antécédents familiaux de dégénérescence maculaire ? Avez-vous une alimentation relativement pauvre en graisses ? Et ensuite, il y a la question de la pollution de l’air et d’autres pro-oxydants environnementaux qui, bien sûr, ne sont pas pris en compte pour établir les doses quotidiennes recommandées. Nous savons que tous les nitrates et oxydes de soufre recrachés par les voitures et les usines sont des pro-oxydants. Ne voulez-vous pas en plus une petite protection antioxydante contre cela ? Prendre un supplément de vitamine E n’est pas déraisonnable. Je pense qu’il pourrait être possible de tout obtenir de la seule alimentation mais que 97 % de la population ne consomme pas une alimentation appropriée. Et, si nous voulons atteindre un bien-être et une santé optimaux – pas simplement satisfaire les besoins minimaux pour ne pas souffrir d’un syndrome de déficience – alors oui, nous avons besoin de davantage de certains nutriments.
Nutra News : Notre capacité à métaboliser et à utiliser les antioxydants s’altère-t-elle avec le vieillissement ?
Dr Blumberg : Bonne question et la réponse est non, pas pour la vitamine E et la vitamine C. Nous ne connaissons pas la réponse pour les antioxydants polyphénoliques. Un des projets de recherche que je fais actuellement est d’essayer justement d’aborder cela : « Existe-t-il des changements liés à l’âge dans la biodisponibilité et le métabolisme des flavonoïdes ? » Donc, nous n’avons pas encore de données actuellement, mais il y a une autre façon d’analyser cela et c’est : « Le stress oxydatif augmente-t-il avec l’âge de telle sorte que nos besoins en antioxydants sont plus importants ? ». Et ce que je peux vous dire sur le processus de vieillissement, au moins à partir de la recherche, c’est que, avec l’âge, nous observons une capacité diminuée à exprimer les gènes pour les enzymes antioxydantes. Donc, sous un stress oxydant, nous devrions normalement avoir une augmentation de la production de la superoxyde dismutase, de la catalase et de la glutathion peroxydase. Avec l’âge, notre capacité à faire cela diminue. Donc, il est possible que nos besoins en nutriments antioxydants augmentent avec l’âge pour contrer le déclin des défenses cellulaires anti-oxydantes. Dans les études d’extension de la vie utilisant la restriction calorique, il est intéressant de noter que l’une des choses que fait la restriction calorique est de réguler à la hausse la production de ces enzymes antioxydantes, de telle sorte que vous n’aurez pas tendance à les voir diminuer avec l’âge, ou tout au moins à diminuer aussi rapidement.
Nutra News : Compte tenu de la position de l’EFSA et d’autres organisations, comment voyez-vous l’avenir de ces nutriments ?
Dr Blumberg : Je ne peux qu’être optimiste. Les soins de santé sont devenus tellement chers. Comment pouvons-nous faire baisser les coûts des soins de santé ? Eh bien, chacun se rend bien compte que prévenir la maladie, en premier lieu, dès le début, serait moins coûteux que de la traiter après coup. Je pense que nous sommes très près de réaliser que la nutrition est ici un acteur d’importance critique. Et la nutrition c’est plus que simplement des calories. En ce moment, tout le monde s’inquiète de l’obésité qui, certainement, augmente le risque d’un grand nombre de différentes maladies chroniques. Mais, à un certain point, les gouvernements vont reconnaître qu’il y a des options : recommander une multivitamines – ce qui est très peu coûteux ; arrêter de subventionner des denrées basiques comme le maïs (dont on fait le sirop riche en fructose pour les colas). Si vous voulez subventionner, subventionnez les fruits et les légumes. Produisez des aliments sains moins chers et les gens commenceront à changer en conséquence.

Références :
1. Genotyping of the Common Haptoglobin Hp 1/2 Polymorphism Based on PCR. Werner Koch, Wolfgang Latz, Marianne Eichinger, Ariel Roguin, Andrew P. Levy, Albert Schömig and Adnan Kastrati. Technische Universität München, Germany and Israel Institute of Technology, The Bruce Rappaport Faculty of Medicine, Haifa, Israel.
2. L’étude originelle, the Physicians Health Study I, a débuté à l’automne 1982 et s’est terminée en 1995. Un second essai randomisé, the Physicians’ Health Study-II, a commencé en 1997 pour évaluer l’équilibre bénéfice/risque de la vitamine E, de la vitamine C et d’une multivitamine dans la prévention primaire des maladies cardio-vasculaires, du cancer, des maladies oculaires liées au vieillissement et du déclin cognitif.
3. The Women’s Health Initiative (WHI) était un important programme de quinze années de recherches pour aborder les causes les plus courantes de mauvaise qualité de vie, d’invalidité et de décès chez les femmes ménopausées – les maladies cardio-vasculaires, le cancer et l’ostéoporose.
4. L’objectif de cette étude était d’évaluer les effets de la vitamine E et d’une faible dose d’aspirine en prévention primaire des maladies cardio-vasculaires et du cancer chez des femmes apparemment en bonne santé.